Club de Bridge de Gembloux
Numéro 2.19p
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N°14 - Merrimac

Il existe plusieurs légendes à propos de l’analogie entre ce beau « coup bridgesque » dont nous parlerons le mois prochain et une page haute en couleur de la guerre navale.

L’Encyclopédie du Bridge semble rattacher cet épisode à une bataille navale qui se serait déroulée en 1898 dans la baie de Santiago du Chili, lorsqu’un navire charbonnier, le Merrimac, se saborda afin de bloquer la sortie du port emprisonnant ainsi la flotte espagnole qui perdit la bataille.

Mais rien n’est moins sûr, car la deuxième version relate la bataille de Santiago de Cuba en 1898 qui sonna la fin de la présence espagnole dans les Caraïbes. Mais si l’on parle de la même date et de la même ville, en revanche nous ne sommes pas du tout au même endroit du monde et le Merrimac n’est plus présent dans les annales.

Alors faut-il remonter un peu et découvrir la troisième version qui serait la bonne !

Celle-ci remonte au début de la guerre de sécession.

Le cuirassé CSS Virginia, alias Merrimac ou Merrimack, est un navire de la guerre de Sécession. C’est le premier cuirassé mis en œuvre par la Marine des États confédérés d’Amérique, les Sudistes.

Malgré sa brève existence, il reste célèbre pour avoir pris part au premier combat de l’Histoire mettant aux prises des navires cuirassés sans mâture, à Hampton Roads.

Le Merrimack d’origine était un voilier. Il va devenir un monstre cuirassé uniquement propulsé à la vapeur, sans le moindre mât ni la moindre voile. La Confédération n’a pas les ressources disponibles pour construire la marine souhaitée. Il faut faire au mieux avec ce qu’il y a. C’est pourquoi l’épave sera récupérée.

Le Merrimack est aussi doté à la proue d’un éperon en fer, d’un poids de 1 500 livres, en forme de bec. Il se trouve à un mètre sous la surface de l’eau. On envisage donc de se servir du nouveau cuirassé autant comme un bélier que comme une batterie flottante.

Le CSS Virginia est armé de 10 canons. Grâce à trois embrasures, ces canons peuvent tirer dans l’axe du navire ou sur le côté. Ils peuvent tirer des obus explosifs, des projectiles pleins ou des boîtes à mitraille. Le Virginia emmène en plus des boulets sous-calibrés qui pourront être chauffés et utilisés à la manière des boulets rouges d’antan.

Le 8 mars 1862, quand le Merrimack part combattre les Nordistes, à Hampton Roads, il n’emporte que des obus explosifs car ils seront plus efficaces, pense-t-on avec raison, contre les navires à coque en bois qu’il va attaquer. Les seuls boulets pleins restants à bord sont ceux destinés à être chauffés. Quand il retournera finir le travail, le dimanche, il n’aura pas refait le plein de munitions et, contre le cuirassé Monitor, ses obus explosifs n’auront que peu d’effets.

Autre problème pour les confédérés, la poudre. Il n’y en a pas de disponible à Gosport. Il faudra littéralement aller faire la quête dans les unités militaires de la région pour lui permettre de compléter ses soutes.

Le 8 mars 1862

La bataille navale entre le Merrimac et les frégates Cumberland et Congress dans les Hampton Roads clôtura la longue ère des navires de guerre en bois. Le 9 mars 1862, la bataille navale entre le Merrimac et le Monitor dans les mêmes eaux avait inauguré l’ère de la guerre entre navires cuirassés.

Le 8 mars 1862, à 11 heures du matin, le Virginia quitte son mouillage et commence à descendre la Elizabeth River. Il est accompagné par deux remorqueurs, le Raleigh et le Beaufort. Il arbore le pavillon sudiste sur son arrière et, sur son avant, le pavillon bleu, marque de l’officier commandant les forces navales de la Confédération en Virginie.

Plusieurs de ses marins, dans les relations qu’ils ont laissés, rapportent les encouragements et les larmes de la population au départ de la flottille. Le cuirassé est déjà si difficile à manœuvrer que c’est à la remorque du Beaufort qu’il arrive sur Hampton Roads.

Le commandant Buchanan a décidé de couler d’abord la frégate Cumberland, le navire nordiste le plus à l’ouest, apparemment parce que son artillerie serait, selon les renseignements sudistes, la plus redoutable. En passant, il passe à portée du Congress et lui envoie une bordée qui cause de gros dégâts. Lui-même devient la cible des canons du Congress et des batteries côtières mais les projectiles ricochent ou se brisent sur sa cuirasse.

Le Cumberland pivote pour que son artillerie puisse tirer sur l’arrivant. Mais, ce faisant, il présente son flanc, facilitant la tâche du Merrimack. Son tir est sans effet mais le canon avant du cuirassé sudiste, tirant à mitraille, lui cause de nombreuses pertes humaines.

 

 

Éperonnage du Cumberland

Le Merrimack éperonne le Cumberland. Il file alors à toute vapeur et, se souvient le lieutenant Ramsay, avant le choc deux coups de cloche donnent l’ordre de stopper puis, presque immédiatement, trois coups donnent celui de battre en arrière. Le Commandant Buchanan se montre donc prudent dans l’usage de son arme d’étrave. Le choc est peu sensible pour le sudiste, pourtant il fracasse les protections anti-torpilles et enfonce le flanc du voilier, le brisant « comme une coquille d’œuf ». Il se dégage, avec difficulté selon certains témoins, laissant un trou « suffisamment large pour laisser passer un cheval et son chariot » dira le commandant Buchanan.

La frégate nordiste sombre, sans cesser de tirer. Un de ses obus explosera sur le sabord avant causant les seules pertes humaines à l’équipage du Merrimack pendant tout le combat, tuant deux des marins occupés à recharger leur canon, en blessant plusieurs autres. D’autres coups viendront endommager deux des canons bâbord du sudiste, leur enlevant un morceau du tube; ce qui ne les empêchera pas de continuer à tirer, même si chaque tir, désormais, met le feu à la charpente autour du sabord !

L’éperon du cuirassé sudiste a été brisé dans l’action. Il lui fera défaut le lendemain.

Le Merrimack, toujours sous le feu des batteries côtières auxquelles il répond avec succès, affirme le Lieutenant Wood dans le récit qu’il a laissé de l’engagement, et sous le feu du Congress, décide d’attaquer maintenant ce dernier. Pour ce faire, il a besoin de faire demi-tour, manœuvre longue et délicate pour lui.

Il se place sur l’arrière du Congress. Celui-ci ne peut lui opposer que deux canons vite démontés. Sans défense, échoué, le navire nordiste amène son pavillon. Mais le feu venant de la terre ne s’arrête pas et empêche les sudistes de s’emparer du navire. Le commandant du Merrimack est grièvement blessé par une balle et donne l’ordre d’incendier le navire nordiste, ce qui est fait avec des obus incendiaires et des boulets rouges.

Abandonnant le Congress en flammes, le Merrimack fait route maintenant vers le troisième de ses cinq adversaires, le Minnesota. Celui-ci s’est échoué aussi. Il échappe cependant au sort des précédents car la marée descendante ne permet pas au cuirassé sudiste de s’approcher suffisamment. Le canon pouvant tirer des boulets rouges sur bâbord est l’un de ceux endommagés par le Cumberland, et les pilotes affirment que le risque d’échouement devient trop important avec la marée qui descend.

Le Merrimack victorieux et sa flottille vient s’ancrer sous les batteries de Sewell’s Point. Ce n’est que vers minuit que l’équipage pourra dîner. Il passera la nuit à côté de ses canons. Il n’y aura pas de ravitaillement en charbon, ni en munitions.

Le second jour, dimanche 9 mars

Le combat des cuirassés

Le 9 mars 1862, au lever du soleil, le Virginia revient sur Hampton Roads, au confluent de la James River et de la Chesapeake, pour affronter ce qui reste de l’escadre nordiste. Il doit aller vers l’ouest mais pour rester dans le chenal où il a suffisamment d’eau sous la quille, il doit d’abord aller vers l’est puis tourner. Le brouillard gène la visibilité et le cuirassé sudiste attend qu’il se dissipe suffisamment. Vers 8h30, il reprend sa route vers les navires nordistes qu’il a l’intention d’envoyer par le fond. Le lieutenant Jones voit ce qu’il avait d’abord pris pour une barge de ravitaillement se détacher du Minnesota et se diriger vers lui. Le bruit sonore d’un boulet frappant et rebondissant sur la cuirasse montre que le nouveau venu est le « cuirassé d’Ericsonn », le Monitor.

Pendant près de quatre heures, les deux monstres cuirassés vont se canonner sans résultat, souvent à bout portant. Ils se sépareront alors, persuadés chacun de leur victoire.

Le tir, de chaque côté, est assez lent. Le Merrimack tire par bordées, c’est-à-dire que tous les canons d’un même côté font feu en même temps. Il lui faut donc attendre que tous les canons soient prêts avant de tirer. De plus, il lui faut attendre que le nordiste entre dans le champ de tir, limité, de ses canons, qui sont placés sur les côtés ; ou bien essayer de manœuvrer pour pouvoir le prendre pour cible. Comme le Monitor tire, lui, toutes les 8-10 minutes, le combat semble épisodique. Ce sont les batteries côtières des deux camps, et les batteries des autres vaisseaux nordistes présents, tirant sans discernement sur les deux cuirassés, qui assurent le spectacle entre-temps.

Combat rapproché entre les deux navires

Les marines embarqués tirent comme ils peuvent par les sabords. Ils visent les sabords de la tourelle du Monitor et la timonerie. Ils ne semblent pas avoir causé grand dommage, bien que le commandant nordiste croit nécessaire de rappeler cette menace à son équipage.

Le commandant du Merrimack, le lieutenant Catesby Ap Jones, pense obtenir un résultat plus rapide en éperonnant le Monitor plutôt qu’en le canonnant. Bien que son éperon soit resté la veille dans le flanc du Cumberland, il pense que la masse de son navire devrait suffire pour que le choc soit fatal au petit nordiste. Il lui faudra près d’une heure de manœuvres pour trouver une position favorable. Mais il ne peut porter son coup à pleine vitesse, faute de pouvoir prendre son élan. Le choc est sans résultats pour le Monitor, mais cause une inquiétante voie d’eau à son agresseur.

Plus tard, le Merrimack, qui fait route au nord, se plante dans un banc de vase. Toujours sous le feu du Monitor, des autres navires nordistes et des batteries côtières, il doit impérativement se dégager ou terminer piteusement sa carrière, échoué. La machine est poussée à son maximum mais cela ne suffit pas. Dans une tentative désespérée, les mécaniciens vont jeter dans la chaudière tout ce qui peut brûler, au risque de la faire exploser. Ils vont ainsi y jeter de la térébenthine, bloquer les valves de surpression. Finalement, toujours sous les tirs de ses adversaires, le Merrimack glisse lentement en arrière et retrouve sa liberté de mouvement.

Constatant l’absence de résultats des tirs sur la cuirasse de son petit adversaire, le commandant Jones donne l’ordre de viser la timonerie, sur l’avant du Monitor. C’est à ce moment que le Monitor tente d’éperonner son adversaire, visant l’arrière dans le but de détruire l’hélice et le gouvernail, non protégés. Il rate sa cible de peu. Le lieutenant Wood, qui commande la pièce arrière, voit le cuirassé nordiste défiler devant son canon. Il fait viser la timonerie. L’obus éclate juste sur cette cible. Pas de dégâts apparents, mais le Monitor semble perdre la tête. Il continue sa route, au nord, où les eaux sont trop peu profondes pour que le Merrimack puisse le suivre.

Le cuirassé sudiste attend près de trois quarts d’heure, dit-il, le retour de son adversaire, toujours sous le feu des batteries côtières et, épisodiquement, sous les bordées du Minnesota. Persuadé que son adversaire a pris la fuite, il entreprend la tâche toujours laborieuse pour lui, de virer vers la frégate Minnesota. Il pense couler le nordiste échoué, sans défense.

Mais le sort ne lui est plus favorable. Les pilotes du Merrimack, alarmés par la marée descendante, craignent de ne pouvoir éviter l’échouement du cuirassé, ce qui le laisserait à la merci de ses ennemis. L’accès à la Elizabeth River devenant impossible, il faudrait passer la nuit à portée des nordistes, sans espoir de ravitailler. La discussion est vive entre les pilotes et les officiers qui voudraient d’abord incendier la frégate nordiste mais, finalement, le commandant Jones donne l’ordre de quitter Hampton Roads et de regagner Norfolk.

Le Merrimack qui s’éloigne est toujours en état de combattre. Certes, la perte, la veille, de son éperon l’a privé d’une arme efficace. Mais sa cuirasse, martelée par les canons nordistes, est quasiment intacte. En revanche il manœuvre toujours plus mal. Sa cheminée criblée, par manque de tirage, diminue la puissance déjà faible de ses chaudières. La consommation de ses réserves de charbon l’a fait remonter sur l’eau et l’avant de sa coque, non protégée, est presque offerte aux coups de ses adversaires. Ravitaillé, il serait prêt à reprendre le combat, contrairement à ce que clament les nordistes.

Le Merrimack reviendra sur Hampton Roads plusieurs fois, mais les deux cuirassés éviteront soigneusement de se retrouver face à face. De chaque côté, on veut éviter de flétrir les lauriers généreusement auto-accordés lors du premier combat.

Destruction du navire le 11 mai 1862.

En mai 1862, les troupes de l’Union menacent Norfolk et son arsenal. Les sudistes veulent faire partir le CSS Virginia et lui faire remonter la James River, vers Richmond, capitale de la Confédération avant d’évacuer la région.

Mais le tirant d’eau du bâtiment est trop important. Son équipage l’échoue, le 11 mai 1862, près de Craney Island. Une tentative est faite pour l’alléger, mais de l’avis des pilotes, c’est insuffisant pour espérer gagner Richmond. Son commandant décide alors de le faire sauter. Ainsi, comme son adversaire, le Monitor, le Virginia ne verra pas la fin de sa première année d’existence.

     

Conséquences

Les deux camps ayant réclamé la victoire à Hampton Roads, le Virginia deviendra le modèle à partir duquel seront dessinés les cuirassés fluviaux que la Confédération construira tout au long de la guerre.

Après la guerre, le modèle n’aura pas de suite, les différentes marines préférant le système à tourelle du Monitor à la casemate du Virginia ; mais surtout, préférant des modèles ayant des qualités marines plus évidentes que les combattants de ce premier duel de cuirassés. Cela n’empêchera pas la France d’acheter deux de ces genres de cuirassé aux États-Unis, l’un à casemate, type Merrimack, et l’autre à tourelles, type Monitor (le Dunderberg, rebaptisé Rochambeau, pour l’un, et le Onondaga, pour l’autre).  L’usage de l’éperon dans la destruction du Cumberland, usage conforté par la bataille de Lissa, en 1866, sera à l’origine de la vogue de cette arme jusqu’à la veille de la 1e guerre mondiale.